Trump ou l’illusion dévastatrice du fake leadership

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 Rédactionnel.

Le strong leadership promis ne fut que rhétorique stérile, désarmant l’Occident au pire moment, face aux risques nucléaires et terroristes. Un nihilisme stratégique qui nous dirige droit vers les pires périls…

 

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Les Etats-Unis d’Amérique tirent leur puissance de leur ouverture au monde.

Cette réalité s’impose à quiconque souhaite gouverner ce pays si particulier. Depuis 1941, pas un seul président américain, démocrate ou républicain, superstar internationale comme Kennedy et Obama, ou croque-mitaine du moment à l’instar de Nixon et Bush Junior, ne commit l’erreur stratégique de poursuivre une politique en contradiction avec cette situation de fait, propre à toute nation au sommet de l’ordre international. Pas un seul président… ou presque !

Les caprices de l’histoire ont en effet voulu qu’à la surprise générale, les Américains ont en 2016 porté au pouvoir, de manière légale mais minoritaire, un chef d’entreprise sans expérience politique, convaincu que les Etats-Unis payaient trop pour le reste du monde, et qu’ils étaient suffisamment forts pour prospérer par eux-mêmes.

Malgré son impulsivité et son comportement erratique, Donald Trump aura finalement été d’une constance des plus surprenantes dans sa détermination à mettre en œuvre durant ses quatre années d’exercice du pouvoir, cette logique de repli, avec pour traductions, sur le plan économique, le protectionnisme, et sur le plan de la politique extérieure, l’isolationnisme par la voie du désengagement unilatéral.

 

Pente glissante nucléaire de Moscou à Pyongyang

 

Nous ne nous en rendons pas forcément compte pour l’instant, mais cette obstination, qui demeure le fait d’un seul homme et non d’une nation dans son ensemble, nous désarme dans bien des cas face aux menaces les plus sombres.

Quand par exemple, elle touche à la sécurité nationale et vise une nation alliée pratiquement aussi importante que la France, la Corée du Sud, pays devenu concomitamment démocratique et douzième puissance économique mondiale.

Pour « économiser » les 3,5 milliards de dollars (soit, pour se faire une idée, l’équivalent d’à peine un tiers du budget de fonctionnement de la ville de Paris) que lui coûte l’accord de libre-échange KORUS liant les Etats-Unis à la Corée du Sud, l’administration Trump ne semble pas avoir craint de voir Séoul en représailles, remettre en cause le déploiement sur son sol du Special Access Programm et du THAAD (Terminal High Altitude Area Defense), ce dispositif en capacité de détecter en sept secondes un tir de missile nord-coréen, nucléarisé ou pas, là il faut 15 minutes au système antibalistique actuel basé en Alaska pour réaliser la même prouesse. Quand on sait que 38 petites minutes suffiraient à un missile intercontinental tiré depuis Pyongyang pour atteindre Los Angeles, on perçoit très vite l’abîme vers laquelle l’intransigeance pour l’intransigeance nous conduit.

Hélas, cette inconséquence ne se trouve en rien cantonnée au seul et lointain Extrême-Orient. Avec Trump, les Etats-Unis se désengagent de tout. Absolument de tout, même du graal de la non-prolifération nucléaire, le sacro-saint Traité sur les Forces Nucléaires de Portée Intermédiaire (Traité FNI), œuvre commune de Ronald Reagan et Mikhaël Gorbatchev en 1987, préservée, renforcée et amplifiée par tous leurs prédécesseurs sans exception (précisément à travers les traités START en 1991, SORT en 2002 et NEW START en 2010) qui permit de réduire de 80% l’arsenal atomique par rapport à la puissance de destruction atteinte par les deux grands au milieu des années quatre-vingt. Poutine n’attendait que cela pour rééquiper la Russie ; Trump le lui a offert sur un plateau.

 

Le terreau de la résurgence d’Al-Qaeda et Daech

 

Ce détricotage en règle s’établit au mépris de l’anarchie généralisée que le désengagement américain peut provoquer, tout particulièrement dans la poudrière que représente aujourd’hui le Proche-Orient islamisé.

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Jugés trop coûteuses, la présence des 8.600 GIs encore déployés en Afghanistan et celle des 3.000 américains (militaires et diplomates) présents en Irak se trouvent ouvertement dans le viseur de l’administration Trump. Pour ce qui est de l’Irak, nous n’en sommes pour l’instant qu’au stade des effets d’annonce, pressions diplomatiques et menaces de départ. Mais dans le dossier afghan, ces menaces sont désormais passées au stade de l’exécution, Washington ayant convenu de retirer l’intégralité de ses troupes pour la mi-2021, par le biais de l’accord de Doha conclu en février 2020 avec… les talibans ! Oui les talibans, les disciples du Mollah Omar !

L’Amérique qui estime que les affaires afghanes et irakiennes ne la concernent plus, nous avons vu assez clairement ce que cela pouvait donner : Al-Qaeda faisant dès 1996 de l’Afghanistan des talibans sa base armée, pour fomenter les attentats de 11 septembre 2001 (non-intervention de l’administration Clinton sur la période 1996-2000), naissance de Daech dans le no man’s land qu’était devenu un Irak abandonné à lui-même (retrait total des forces américaines en 2010 accéléré par l’administration Obama).

Face à la progression djihadiste, Obama dut d’ailleurs bien vite se rendre à l’évidence et faire machine-arrière, en renvoyant ses troupes de toute urgence en août 2014 empêcher l’émergence en terre mésopotamienne de l’Etat islamique version al-Baghdadi, qui – rappelons-le – revendiqua entre autres, la tuerie parisienne du 13 novembre 2015 (129 morts), preuve s’il en est des conséquences très concrètes et mortifères que peuvent avoir sur notre sol en France, les ratées de ces engagements extérieurs occidentaux qui nous paraissent, à première vue, si loin de nous.

De grâce, au nom de la sécurité de nos enfants, ne renouvelons pas à nouveau cette erreur funeste !

Si l’interventionnisme américain préventif et guerrier façon George W Bush a montré à quel point il pouvait virer à la catastrophe, le désengagement brutal de régions où se joue notre sécurité intérieure – pas uniquement celle des Etats-Unis, celle de toutes les nations de l’Occident libre France incluse – s’avérera pire : le chaos sécuritaire absolu au moment où la crise sanitaire, économique, sociale et morale engendrée par le Covid-19 est en train de lézarder les derniers fondements de la confiance qui a permis jusqu’à présent aux Américains et Européens de se sortir de toutes les crises.

 

Revenir à l’ardeur de la puissance raisonnée

 

En 2020, le temps n’est plus à chercher à faire des économies de boutiquiers, mais à se mettre en ordre de bataille pour gagner dans l’unité la nouvelle guerre froide qui s’annonce face à la Chine.

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Ni les postures velléitaires, ni les outrances verbales, ne nous seront d’une quelconque aide dans ce qui s’apparente probablement au défi du siècle, et auquel nous devrons faire face quoi qu’on en pense.

Ce n’est pas avec une Amérique en miettes, une Amérique gangrénée de l’intérieur par ses affrontements intercommunautaires, une Amérique qui pleure ses morts d’une pandémie qu’elle se révèle dans les faits incapable de maitriser seule, que nous y parviendrons.

Non, nous nous relèverons grâce à une Amérique retrouvant raison et entreprenant de la sorte les actions indispensables à la régénérescence de sa vigueur, qui fera que demain sa voix redeviendra audible dans le concert des nations.

Un homme a dans un passé récent, réussi depuis le Bureau ovale un exploit qui paraissait initialement aussi insurmontable. Il s’appelait Ronald Reagan. Avec le sourire propre aux vrais optimistes de combat, Reagan est lui parvenu dans les faits à Make America Great Again. Recouvrer un rythme de quatre pourcents de croissance économique en moyenne annuelle pendant dix ans [1982-1992) et terrasser l’ogre soviétique sans que ne soit versée une seule goutte de sang : voilà des résultats tangibles que l’on peut considérer rationnellement et objectivement parlant, comme émanant d’un strong leadership, à mille lieux de la promesse électorale non tenue de son lointain, très lointain, successeur républicain. Cette approche a réussi à l’Occident d’hier. Alors pourquoi s’avérerait-elle demain inopérante et impossible à mettre en œuvre ?

Alors bien évidemment, nul ne sait si un Joe Biden peut être à la hauteur d’une tâche de cette ampleur. Et surtout, ce choix appartient exclusivement aux citoyens des Etats-Unis d’Amérique et à personne d’autre. Eux seuls offriront à l’un des deux finalistes, le sésame des 270 grands électeurs ouvrant les portes de la Maison Blanche, seule et unique source de légitimité qu’il conviendra de respecter à la lettre, quel que soit le vainqueur et aussi perfectible soit ce système en place depuis l’élection de George Washington en 1789.

Néanmoins, ce choix, parce qu’il intervient à un moment charnière de notre histoire, nous concerne tous, d’Anchorage Alaska à Nicosie République de Chypre.

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Pour en savoir plus – Bibliographie

Bob Woodward, Peur, Trump à la Maison Blanche, Seuil, 2018, EAN : 9782021417722, 528 pages (pour plus d’informations : cliquer ici)

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Photos : légendes et crédits

 
Toutes les photos présentement exposées sont libres de droits et/ou tombées dans le domaine public.

Photo n°1 – Donald Trump lors d’un rassemblement électoral à Prescot Valley (Arizona), le 4 octobre 2016 – Photographe : Gage Skidmore.

Photo n°2 – Test réussi d’interception THAAD (Terminal High Altitude Area Defense), le 10 septembre 2013 – Photographe : Ralph Scott – © Agence américaine de défense antimissile / Département de la Défense / Gouvernement des Etats-Unis d’Amérique.

Photo n°3 – Combattants talibans, à Ghor (Afghanistan), le 28 mai 2012 – Photographe : Lieutenant Joe Painter – © Département de la Défense / Gouvernement des Etats-Unis d’Amérique.

Photo n°4 – Amérique Chine – Pixabay – © Auteur : Mohamed Hassan.

Photo n°5 – Donald Trump s’exprimant au CPAC 2011 à Washington (District of Columbia), le 10 février 2011 – Photographe : Gage Skidmore.

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